Le Garde-mots

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Gardimots

Libres propos du gardien.

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vendredi 19 février 2010

Génération Y

*

Expression qui désigne l’ensemble des personnes nées entre le début des années 1980 et le milieu des années 1990. Elle tire son nom de la génération précédente, la génération X. Synonymes : génération numérique, génération du pouce (à cause des SMS et des consoles de jeux qu'elle utilise couramment).

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dimanche 7 février 2010

Monsieur le Biologiste

Pamparigouste, le 1er avril 2022

Monsieur le Biologiste,

Je vous écris sur les conseils de mon psychologue scolaire. Je le vois depuis la rentrée car je suis un garçon assez agité. Il paraît aussi que je pose toutes sortes de questions, que je n’écoute pas les réponses et que je raconte des histoires.

J’ai 13 ans et je suis nul en maths. Les autres matières, je ne vous en parle même pas. Il n’y a qu’en sport que je suis vraiment bon. Ce que je préfère c’est le 100 m nage libre.

Tout le monde dit que je suis doué et que je pourrais réussir dans n'importe quel domaine si je m'en donnais la peine. Plus tard je voudrais être probabiliste. Pour cela il faut faire des études de mathématiques appliquées, mais voilà, je ne crois plus au hasard depuis que Jean-Baptiste est mort au cours d’un jeu du foulard qui a mal tourné. On avait tiré au sort pour savoir qui commencerait et c’est tombé sur lui. Vous seul et Einstein pouvez m’aider, d’après ce que dit le psy. Einstein je ne sais pas où il est. En revanche, j'ai retrouvé votre nom et votre adresse grâce à la loi XY, qui autorise la communication de leur dossier aux bébés éprouvette.

Au moment où je suis né (2009), on venait de mettre au point une sorte de fécondation artificielle sous microscope. D’après ce que je comprends vous avez pris un spermatozoïde dans le sperme de mon papa et vous l’avez introduit dans un ovule de ma maman. Vous voyez : je ne suis pas si nul que ça. Dans la méthode naturelle (quand le papa et la maman font comme dans les films) l’enfant à naître est choisi par le hasard. Ma prof de Sciences et Vie de la Terre me l’a dit : le spermatozoïde qui gagne la compétition c’est celui qui nage le plus vite.

Dans mon cas c’est un peu différent. Vous l’avez sélectionné vous-même et je ne sais pas si je dois vous remercier. Pouvez-vous  me dire, monsieur le biologiste, comment vous avez décidé que ce serait moi ?

Merci pour votre réponse.

Anatole.

*

Chaux-la-Lotière, le 3 avril 2022
Cher Anatole,

Je te remercie beaucoup pour ta lettre et je te réponds très vite.

Je te trouve un peu jeune pour comprendre ces choses là mais comme ta question est précise, j’en conclus que tu peux entendre la réponse. S’il y a un point qui reste obscur dans mon explication demande à ton professeur.

J’étais très ému au moment d’agir. Je m’en souviens comme si c'était hier car c’était la première fois que je réalisais la technique FIV avec ICSI (c’est le nom exact), grâce à laquelle j’ai, en quelque sorte, marié l'ovule et le spermatozoïde d'où tu es né. Pour répondre avec exactitude j'étais très indécis sur la manière de sélectionner le spermatozoïde vainqueur et ça m’impressionnait tellement que je tremblais un peu. Je dois dire que, dans ma hâte, j’ai cassé le tube fourni par ton papa. J’étais très gêné et je n’avais pas envie que ça se sache. J’ai alors produit moi-même la graine victorieuse sans rien dire à personne. Comment t’ai-je choisi ? J’ai regardé au microscope et j’ai, pour imiter la nature, prélevé le spermatozoïde qui nageait le plus vite, comme le dit ton professeur.

Je suis content de savoir qu’ils t’ont appelé Anatole.

Je t’embrasse.

Léon.

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Pamparigouste, le 1er juin 2022
Cher Léon,

J’ai montré votre réponse à ma prof de SVT. La dernière fois j'ai « oublié » de préciser qu’elle est aussi ma maman. Puisque nous sommes presque de la même famille je peux vous le dire aujourd’hui.

Maman pense que vous avez bien fait de me faire naître vous-même puisqu’elle a divorcé d’avec mon papa dès ma naissance. Elle me demande de vous dire que vous pouvez passer à la maison quand vous voulez. Elle ne se souvient pas de vous mais déclare que votre prénom lui plaît.

Anatole.

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Chaux-la-Lotière, le 2 juin 2022

Cher Anatole,

Ce qui m’ennuie le plus c’est que tu sois, comme tu le dis toi-même, un spécialiste des histoires inventées. Qu’y a-t-il de vrai, qu’y a-t-il de faux dans ce que tu m’écris ? J’aimerais le savoir avant de te répondre pour de bon.

Léon.

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Pamparigouste, le 4 juin 2022,

Cher Monsieur,

Anatole n’est pas toujours facile à vivre, mais il a une qualité, c’est sa franchise. Il a fait son enquête et vous a retrouvé tout seul. C’est seulement par la suite qu’il m’a demandé de l’aide pour rédiger ses lettres. Il fait autant de fautes qu’un curé peut en bénir et c'est bien la première fois que ça le dérange.

Je peux vous assurer que mon souhait est authentique et sincère. Nous avons fait un enfant ensemble, après tout. Vous comprendrez que dans ces conditions je puisse avoir le désir de vous rencontrer.

Bien à vous,

Martha.

*

Chaux-la-Lotière, le 8 juin 2022

Chère Martha,

Me permettez-vous de vous appeler Martha ? Si nous devons aller plus loin dans nos relations autant commencer tout de suite. Laissons tomber les conventions. Je veux bien me rendre chez vous la semaine prochaine, si ça vous convient. Je redoute un peu cette rencontre car, après tout, ma conduite, il y a 14 ans, n’a été ni scientifiquement ni déontologiquement correcte. Je vous demande de me pardonner.

Avec mes salutations les plus attentives,

Léon.

*

Pamparigouste, le 11 juin 2022

Cher Léon,

Vous ne pouvez pas savoir à quel point je considère finalement  votre « manip » comme une bonne surprise. Neuf mois après ma visite dans votre laboratoire mon entente avec mon mari s’est soudain détériorée. La séparation a quasiment tourné au drame. C’est la naissance d’Anatole qui a tout déclenché. Déjà, pendant l’accouchement  mon mari est resté dans le couloir. Impossible de le décider à venir auprès de moi dans la salle de travail. Il craignait le pire, disait-il, parce qu’on ne sait jamais, le bébé pouvait ruiner sa carrière.  Il était hardeur professionnel et si le public apprenait qu’il avait un enfant personne n’achèterait plus ses DVD. Quand il a vu le bébé pour la première fois tout ce qu’il a trouvé à dire c’est : « Quel drôle de cœlacanthe », parce qu'il le trouvait un peu fripé. Il a fait ses valises le soir même et quand nous sommes arrivés à la maison, cinq jours plus tard, il avait disparu. D’après ce que je sais il s’est fait pousser des seins et se produit à Rio de Janeiro dans les boîtes de nuits.

Venez me voir dimanche prochain vers midi et je vous en dirai plus. Je peux d'ores et déjà vous révéler qu’Anatole, qui n’a jamais vu mon ex, est impatient de faire votre connaissance. Il n’ose plus vous écrire de peur de tout gâcher.

Martha.

PS. Ma spécialité c’est le poulet à l’estragon. J’espère que vous aimez ça…

*

Chaux-la-Lotière, le 14 juin
Chers Martha et Anatole,

C'est avec plaisir que j'accepte votre invitation. J'apporterai un gâteau de ménage, le dessert traditionnel de Franche-Comté.

Avec amitié, curiosité et, je l'avoue, un brin d'impatience.

Léon.

*

Chaux-la-Lotière, le 18 juin
Chers Martha et Anatole,

Que d’émotion dimanche dernier. Je ne m’attendais pas à ce qui s’est passé. D’abord je vous ai trouvés tous les deux très spontanés, très naturels. Je ne pense pas me tromper en disant que vous aviez envie de me faire bonne impression. Votre maison est accueillante et la cuisine y est pleine de délicieuses surprises.

J’ai dit oui sans trop réfléchir et c'est sans doute ce que j'avais de mieux à faire. En tout cas l’expérience mérite d’être tentée. Vivre avec Martha et finir d’élever Anatole pour qu’il devienne un homme décidé, mathématicien hors pair et éleveur de serpents ?  Pourquoi pas…  Il se trouve que je suis libre et que je me demandais depuis quelque temps déjà si je n’aimerais pas finir pas dans la peau d’un papa… Comme j’approche la cinquantaine, ce n’est pas plus mal qu’Anatole soit déjà sorti de son cocon. J'essaierai de jouer les prolongations afin de l'accompagner aussi longtemps que possible dans sa vie d'adulte.

En ce qui concerne les serpents ce n’est pas vraiment ma tasse de thé, mais pas non plus un réel problème. J’apprendrai à vivre avec vous et avec eux. Vous me montrerez comment les reconnaître, les manier, les nourrir. Je pourrais faire moi-même les dosages nécessaires, et contribuer à leur bonne santé. Je suis aussi un spécialiste des souris. Ça pourra servir pour améliorer leur ordinaire.

Les spécimens que j’ai vus chez vous m’ont fait un peu peur, surtout le crotale, mais, grâce à vous deux, mieux je connaîtrai les serpents plus je m’habituerai à eux, je suppose. Plus je serai familier avec votre univers plus il me sera facile, également, de vivre avec vous.

Et surtout, puisque nous avons décidé d’inverser l’ordre des facteurs, je suis sûr que je finirai par vous aimer.

Léon.

lundi 4 janvier 2010

La Demeure du Chaos

L’art dérange, sinon il ne mériterait pas son nom. Bach dérange avec sa musique si bien mesurée ; Mozart dérange par la justesse de ses notes ; Rimbaud hurle à nos oreilles ; Picasso dérange en empruntant, tel un dieu, le chemin de la création ; Dalí dérange car son trait est classique ;  l'hyperréalisme déréalise ; l'abstraction dérange car elle interpelle notre inconscient.  L’art nous interdit de vivre dans le consensus.

La Demeure du Chaos, située à Saint-Romain-au-Mont-d'Or, près de Lyon, est un musée dont on ne sort pas indemne. Il accueille (gratuitement) un millier de visiteurs chaque fin de semaine (il n'est ouvert que le samedi et le dimanche). Depuis sa création le 9 décembre 1999 - deux ans avant l’attentat du 11 septembre… - la Mairie de ce village bien tranquille exige par tous les moyens sa disparition, ce qui, d’ailleurs, contribue grandement à sa notoriété. Autrement dit son initiateur, Thierry Ehrmann, fondateur du site Artprice, numéro un mondial de l'information sur le marché de l'art, est sommé de détruire sa destruction. Car ce dont il est question ici c’est d’ériger en œuvre d’art la démolition progressive de cet ancien relais de poste établi sur les ruines d’un temple protestant [1].

Bienvenue dans la machine à déconstruire

S’agit-il vraiment d’une démarche artistique ? Il est certain que l’on n’entre pas dans une maison comme les autres, mais dans un décor de 12 000 m², qui se présente comme une métaphore de l’Apocalypse. Plus de 3000 œuvres, dans cet enfer noir et rouge à ciel ouvert, réalisées par une quarantaine d’artistes parmi lesquels le plus connu du grand public est Ben. Au hasard du circuit chaotique on découvre les ruines du World Trade Center, une carcasse d'hélicoptère, des voitures calcinées, les portraits de Ben Laden, du Dalaï-Lama, de l’insupportable Mahmoud Ahmadinejad, des vestiges de météorite, des murs éventrés, des signes et aphorismes alchimiques (« Le maître est là et il t’attend. »), le nombre 999 (qui naturellement peut se retourner en 666, le nombre de la bête). Sans compter divers slogans qui ne laissent pas indifférent : « Je suis l'homme que vous aimerez détester et que vous détesterez aimer. », « lI n'y a pas de plan B pour la planète ! », « Avec la Demeure du Chaos, la fête des voisins c'est 365 jours par an ! ») On se croirait dans le premier film de Luc Besson, Le dernier Combat. Il ne manque qu’une bombe atomique en ordre de marche pour que le réalisme soit parfait.

La Terre est bleue comme une orange pourrie

Pourquoi serions-nous choqués ? La démarche primordiale, essentielle, on peut même dire vitale de Thierry Ehrmann est de contester ce que nous faisons de notre planète. L’état de désolation dans lequel il met sa maison n’est autre que la métaphore en quatre dimensions de ce qui se passe dans la réalité du monde. Quand il nous donne à voir un bateau ivre en partance pour la mer d’Aral, alors qu’on sait que celle-ci se dessèche, il émet une protestation sur laquelle nous n’avons aucun droit moral, et surtout pas celui de protester. Double contrainte que connaissent tous les opprimés : je suis victime et je dois me taire. Cette noblesse de la cause perdue appliquée à six milliards d’individus et une maison est complètement insupportable. Thierry Ehrmann nous montre la confusion universelle mais aussi celle qui règne dans notre esprit. À partir de là il y a ceux qui acceptent d'être dérangés et les autres, tout aussi nécessaires, d'ailleurs, à la réussite du projet. Que serait cette maison éventrée si le maire de la localité restait passif ? Elle resterait ce qu'elle est, c'est-à-dire une œuvre d'art décalée dans une banlieue chic. Elle confirme ainsi son statut de manifeste artistique.

Plus loin, plus fort

Les idées ne manquent pas pour aller plus loin. Thierry Ehrmann doit refuser l’accès de ses gravats à toute personne vaccinée contre le tétanos, prévendre des billets pour la fin du monde, fonder la Bourse du Chaos et l'attribuer à des jeunes artistes sans avenir, créer un club très sélect où les chefs d’État et les gamins perdus des banlieues pourraient se rencontrer, autrement que par flics interposés, faire tourner les tables d’écoute, inviter des artistes de renom à venir en personne détruire leurs œuvres devant la presse, racheter le musée du Louvre et l’envoyer pièce par pièce sur la planète Mars afin de préparer le XXIIe siècle, militer en faveur d’une note supplémentaire dans la gamme, nommer Ben Laden gardien de ce champ de ruines, poser sa candidature à l’Académie des Beaux-Arts de Saint-Romain-au-Mont-d'Or. Bien que l’avenir n’existe plus il devrait également opérer une diversification horizontale de ses affaires. On peut lui suggérer de construire une usine d’incinération des ordures économiques, une usine de diables, créer un site d’évaluation du marché des cimetières, être le mécène des artistes poseurs de bombe, créer une association de visiteurs de prison de l’esprit, donner des cours de malédiction.

Il faut aussi lui faire promettre de détruire son musée au cas où, un jour, la planète fonctionnerait correctement.
-
[1] Je n'entrerai ici ni dans la polémique judiciaire en cours, ni dans le problème de voisinage que pose la Demeure du Chaos.

Mur peint

Hélicoptère

Ordre de destruction

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vendredi 1 janvier 2010

Des mots et des comètes

Fée animée
Une fée m’est apparue en rêve, chevauchant avec grâce un croissant de lune. Son sourire était étrange, ses gestes avaient l'ampleur du mystère accompli. Ses ailes d’argent vibraient comme celles d’une libellule ivre de son propre vol.
- Parle-moi des comètes qui s'échappent de ta baguette magique..., lui ai-je demandé.
- Dans ma baguette il y a tous les mots du monde. Dis-moi ceux qui te font rêver et je leur donnerai une lumière nouvelle...
- Donne-les plutôt aux visiteurs du Garde-mots. Accorde leur tout ce qu’ils désirent : une heureuse année 2010, une planète toute neuve et...

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vendredi 25 décembre 2009

Le Noël de Théophraste

Le père Noël et son ordinateur
La neige tombe en abondance, comme si le Groenland avait besoin de ce décor magique pour devenir le reflet du monde. La nuit sera plus blanche que jamais.

Tout est prêt. Je ne regrette pas d’être resté chez moi, bien au chaud, confortablement installé dans mon fauteuil, à regarder la messe de minuit à la télévision en me demandant s’il y a encore des enfants qui croient en moi. Depuis le temps que je fréquente les toits du monde, que je me noircis les épaules au creux des cheminées, j’ai tout vu, tout su, tout lu. Au début, dans les années 1860, ça m’amusait de livrer des jouets aux enfants. Je courais la planète en tous sens, fier d'accomplir ma mission. Et pourtant je n’avais pas le temps, encore moins l’autorisation, d’assister à leur joie au moment de l’ouverture des cadeaux. J’avais tout juste le droit de laisser les plus curieux entrapercevoir ma houppelande rouge au fond d’un couloir ou derrière une vitre gelée. La charge était écrasante et la fatigue, au fil du temps, a eu raison de mon enthousiasme.

Il y a quelque mois, je me suis lancé dans un vaste projet. Pourquoi devrais-je continuer à livrer la marchandise alors qu’Internet me permet d’optimiser ma tâche ? Désormais je reçois des commandes, je contacte les sociétés de service par correspondance et je fais tout livrer par UPS dans la nuit du 24 au 25. Grâce aux moteurs de recherche je me tiens au courant des jouets nouveaux, des livres à musique, des peluches dernier cri. Quand mes clients arrivent sur mon site avec leur liste de courses, ils peuvent faire leur choix en quelques clics. Il m’a suffit d’envoyer un milliard de courriels pour voir affluer les commandes. Je ne parle que le groenlandais, le danois, l’anglais, le français. Avec ça je me débrouille, car je n’ai besoin que de quelques informations pour fonctionner : le ou les produits à livrer, la somme due, le mode de paiement, le nom et l’adresse du destinataire.

Ça me coûte un peu plus cher que prévu car, au dernier moment, j’ai eu l’idée de faire habiller les livreurs en Pères Noël. Je suis sûr qu’ils ont à cœur de jouer mon rôle aussi bien que moi, et que les enfants adorent les accueillir sur le pas de leur porte. De mon côté je ne me salis plus la barbe, et je peux passer une douce nuit entre ma bouteille d’akvavit et mon feu de buches craquantes.

Je suis d'autant plus fier de mon idée que j’ai obtenu, pour les enfants pauvres, le financement de l’UNICEF. Pour les autres je reçois un versement électronique que je rétrocède à mes fournisseurs, tout en prélevant une petite différence, mentionnée sur mes factures au titre des frais de comptabilité. En trois mois je suis devenu le client privilégié des industriels du jouet, des éditeurs et des banques. Sans doute le numéro un mondial. Je suis en passe de devenir un des hommes les plus riches de la planète.

*

Je termine mon troisième verre et m'installe une dernière fois devant mon ordinateur. Je veux, avant de rejoindre la mère Noël, vérifier que tout se passe bien.

Un courriel, cependant, vient troubler ma tranquillité.

Père Noël, tu envoies les jouets aux enfants par Internet au lieu de les apporter toi-même. Si tu ne viens pas me voir cette nuit je le dirai à tout le monde.

La menace est plus insolite que sérieuse.  Le monde entier est au courant - sauf les enfants,  j'espère - puisque j'ai reçu plus de commandes qu'il n'y a de sapins sur la Terre. En guise de signature une laconique adresse MSN : <theo@orange.fr>. Curieux, pour un maître-chanteur. Je me prépare un café très fort et j’appelle.

*

Surprise. À l’autre bout de la caméra, un enfant. Il paraît avoir six ans, un grand front, des yeux qui pétillent.
- Qui es-tu ?
- Je m’appelle Théophraste.

Il a une petite voix haut perchée.
- Bonjour Théophraste. Que puis-je pour toi ?
- Tout à l’heure un monsieur qui te ressemble a livré une grosse boîte, mais je ne l'ai pas ouverte. Je veux que tu viennes en personne m'en apporter une autre…
- C’était bien moi, je t’assure…
- Tu me prends pour un bébé ? Tu donnes les cadeaux. Tu n’aurais pas réclamé un paiement par carte bleue. Et puis j’ai tiré sur la barbe du monsieur. Elle était fausse.

La mienne se dilate et ondule. Pensant l'amuser je prends une voix tremblante.

- J’ai très peur, tu sais.
- Tu as raison. Si tu ne viens pas immédiatement, tous les enfants du monde vont être au courant.
- Et comment comptes-tu réussir ton coup ? Tu vas faire une conférence de presse ? Une émission de télévision ? Un lâcher de pigeons ?
- Non, je vais en parler à Maman et elle m'aidera. Mes copains disent que tu n’existes pas, mais moi je sais qu’ils se trompent.
- Ah bon. Tu me fais très plaisir. Il est tard, je crois que je vais aller me coucher.
- Père Noël, si tu venais me voir je pourrais tirer sur ta barbe et je serais sûr que tu existes vraiment.
- Sans doute. Mais pourquoi irais-je ? Il y a des millions d’enfants qui voudraient bien m’inviter chez eux…
- Oui, mais moi je suis ton fils.
- Tu as beaucoup d’imagination, Théophraste. Tu n’as pas de papa ?
- Si, c’est toi. Maman me l’a dit.

Derrière lui, une photo, celle d'une jeune femme aux yeux verts et au sourire en pointe de diamant. Un tendre souvenir, soudain, remonte à ma mémoire.

- Où habites-tu ?
- En France, à Saint-Nicolas-sur-Turdine.

Me voilà en pleine dérive. Il est exact qu’il y a sept ans, une nuit de Noël, j’ai pris un peu de retard dans mes livraisons. Clémentine était si belle. Si seule pour veiller sur sa petite fille…

- Tu as une grande sœur ?
- Oui.
- Quel est son prénom ?
- Zoé.
- J’arrive, Théophraste. Ne t'endors pas.

Je choisis dans ma réserve le plus beau jouet du monde, un âne grandeur nature au pelage gris et blanc, très doux, avec des oreilles faites pour les confidences. J’attelle mes rennes, je me sers un dernier verre, et je pars dans mon traîneau à clochettes à la rencontre du petit garçon.

La mère Noël attendra.

lundi 7 décembre 2009

Oscar et la Dame Rose

La Dame Rose
Eric-Emmannuel Schmitt présentait jeudi en avant-première à Lyon, sa ville natale - il est très exactement originaire de Ste-Foy-lès-Lyon - son deuxième film, Oscar et la Dame Rose. Tout le monde a lu, lit ou lira le roman paru en 2002 sous ce titre, traduit en plus de 40 langues mais personne n’aurait imaginé qu’il  pouvait donner un bon scénario. Pas même l’auteur, sans doute, puisqu’il en a refusé les droits à de nombreux réalisateurs. Il a fini par se décider à le tourner lui-même et il a bien fait. Pourtant ce roman par lettres paraissait  inadaptable. Le théâtre s’en est emparé, certes, avec brio mais c’était, si on ose dire, facile. Il « suffisait » de mettre en scène le texte pour le faire fonctionner. Au cinéma les conventions sont différentes. Un film intimiste aurait échoué. Eric-Emmannuel Schmitt, tout en conservant la trame de l’histoire et l’essence des personnages, a conçu une nouvelle approche, donné du rythme et de la fantaisie, pris le parti de l'onirisme.  Le film est drôle, humaniste et regorge de trouvailles. On frémit pour l’auteur quand on songe aux risques qu’il a pris. Une chose est sûre, en tout cas, il n’y avait que lui qui pouvait se donner les libertés nécessaires et, comme il le dit lui-même « mettre en images  quelque chose que j’avais déjà mis en mots ».

Les comparatistes forcenés trouveront une parenté avec Fellini mais ce serait faire injure au réalisateur que de réduire son film à cette dimension, aussi flatteuse qu’elle puisse être. Il s’agit d’une œuvre originale où deux acteurs donnent le meilleur d’eux-mêmes. Michèle Laroque, dans son rôle de marchande de pizza reconvertie malgré elle en thérapeute, arrive encore à nous surprendre. Le rôle d’Oscar est tenu par Amir Ben Abdelmoumen, qui donne à son personnage une incroyable présence.

Oscar, dix ans, est beau, intelligent, généreux, perspicace, plein d’humour, philosophe. Il lui faut, pour mourir dignement, être initié aux mystères de la vie, et c’est la dame rose qui s’en charge. À la fin de l’histoire Oscar n’est pas celui qu’il aurait été sans leur rencontre, mais, de son côté, la dame rose n’aura jamais plus le même regard sur la vie.

Un des secrets du film est sans doute l’harmonie des impressions sensorielles, autrement dit la synesthésie. C’est dans ce contexte qu’il faut situer le court instant où la musique de Michel Legrand s’arrête, où le silence prend une valeur métaphorique. Il donne à entendre que la mort vient de saisir Oscar et notre émotion va bien au delà de la puissance de l'image.

On aime également découvrir comment E.E. Schmitt parvient à rendre le temps élastique. Il le ralentit et l’accélère à sa guise. Mes propos vous paraissent ésotériques ? Courez voir Oscar et la Dame Rose car le film demande à être vécu plus que raconté. À tel point qu’il n’est pas grave de vous dire qu’Oscar meurt à la fin. Le suspense est ailleurs. Je mentirais en affirmant qu’il est dans les cadrages, la saturation des couleurs, les très beaux clairs-obscurs, l’évolution des personnages, le rythme du montage, la musique : il est dans le fait de savoir comment tous ces paramètres vont évoluer jusqu'à la scène finale. « Je cherche des vibrations » déclare E.E. Schmitt après la projection. Il trouve les nôtres, nous libérant ainsi de notre inquiétude première. Quand on aime son œuvre on entre dans la salle obscure en se demandant si on ne va pas être déçu. On est surpris, à la sortie, d’avoir été ne serait-ce qu'effleuré par une telle pensée. Et l’on se dit que jamais Eric-Emmannuel Schmitt n’aurait eu ni l'imprudence ni l'audace de trahir ses lecteurs.

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mercredi 25 novembre 2009

Persiste et signe

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Jeudi 10 décembre - 17 h à 20 h - Librairie Le Bal des Ardents- 17 rue Neuve - Lyon 1er.

lundi 23 novembre 2009

Rue Transnonain

Il ne faisait pas bon être républicain sous la Monarchie de Juillet. Le 14 avril 1834 il se produisit à Paris un soulèvement populaire, consécutif à l'insurrection des canuts à  Lyon le 9 avril. Ces manifestations étaient causées par les mesures antirépublicaines prises par Adolphe Thiers en tant que Ministre de l’Intérieur, en particulier des lois restreignant  la liberté d’association. Au passage d’un détachement militaire devant une barricade  rue Transnonain [1], à Paris, un coup de feu est tiré depuis une maison située au numéro 12. Un officier est tué. Les soldats investissent la maison et massacrent sans distinction tous les habitants : hommes de tous âges mais aussi femmes et enfants. La brigade est commandée par le futur maréchal Bugeaud. Bien qu’il n’ait pas directement participé à cet événement la population parisienne, en état de stupeur, le lui reprochera longtemps.

Transnonain Daumier

Cet événement inspira à Honoré Daumier une lithographie d’une expressivité et d'un d’un réalisme tels qu’on la considère généralement comme une véritable œuvre d'art. Elle fut publiée dans L'Association mensuelle du 24 septembre 1834, le magazine de Charles Philipon qui était également le fondateur du Charivari.

Baudelaire écrira en 1857 à propos de l'évocation graphique de ce massacre : « Ce n'est pas précisément de la caricature, c'est de l'histoire, de la triviale et terrible réalité ». Gustave Flaubert reprendra le thème en 1869 dans  L’Éducation sentimentale : « Un jour, — à quinze ans, — dans la rue Transnonain, devant la boutique d’un épicier, il avait vu des soldats la baïonnette rouge de sang, avec des cheveux collés à la crosse de leur fusil ; depuis ce temps-là, le Gouvernement l’exaspérait comme l’incarnation même de l’Injustice. »


[1] Elle s'est appelée successivement rue Trousse-Nonnain, rue Trace-putain, rue Tasse-Nonnain puis rue Transnonain. Elle deviendra une partie de la rue Beaubourg en 1851.

vendredi 20 novembre 2009

La photo improbable

Entre Dandylan et Robert Doisneau il y a bien une petite place pour un débutant ? Je suis toujours prêt à photographier. À regarder, certes, mais aussi à voir et, bien sûr, à déclencher. Si je fais un jour un blog photo, je l'appellerai Le Garde-pas car la déambulation au hasard des rues et des champs est le meilleur moyen de se laisser surprendre par une image.

Vendredi 14. Je me promène rue Marcadet, dans le 18e arrondissement de Paris. Je ne me contente pas de marcher, je réfléchis, il n'y a rien de tel pour aérer le cerveau. Je pense à la photo que je ne prendrai jamais... Celle qui n’a aucune chance de venir se perdre sur mon capteur. Pourtant, elle serait belle « comme la rencontre d’un parapluie et d’une machine à coudre sur une table de dissection ».

Le surréalisme, qui fit de cette phrase de Lautréamont sa devise, n'est pas mort avec Breton et  Dalí. Notre imaginaire sans limite autorise, aujourd’hui encore, les clichés les plus inattendus. Pourquoi  pas la poignée de main du Petit Prince et de Gérard Depardieu ? Ou le Diable entrant dans un bureau de tabac pour demander des allumettes ? Pourquoi pas une paire de chaussures pendue à un fil entre deux maisons ?  Ça ne court pas les rues, je sais, mais c'est justement ce qui m'intéresse. Et, pour faire bonne mesure, au moment où je serais prêt à déclencher, un avion, traversant le ciel de Paris, s'inviterait dans la composition. Instant magique, bien au-delà du possible, métaphore de la vieille errance de l'humanité. On a bien le droit de rêver...

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lundi 26 octobre 2009

Symphonie en blanc

Robe de mariée
© le gardien

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