Non ! Je n'allais pas, pour autant, renoncer à voir 87 peintures à l'huile, 29 aquarelles et 2 lithographies de Cézanne, exceptionnellement réunies à Aix-en-Provence en cette année du centenaire de sa mort ... J'ai oublié les aléas de la surmédiatisation, fait demi-tour en moi-même, et cherché, malgré tout, à savoir pourquoi Cézanne est si important aux yeux du monde.

Il ne nous donne pas de leçon mais nous apprend que la réalité est dans notre regard. Le cylindre, la sphère et le cône, les couleurs primaires devenues éléments constructifs du tableau, les grands cernes autour des objets et des personnages, une tension constante entre les différentes parties de la toile, tels sont ses douloureux secrets, lentement arrachés à la nature, au fil des années de labeur obstiné et bougon. Classique par la structure, romantique par la transgression, moderne par l'insolence, actuel par la rupture définitive avec les proportions, Cézanne nous donne l'occasion de respirer. Nous existons, devant n'importe laquelle de ses toiles, comme au plus clair de notre naissance. Il décrit un réel intime et universel qui se révèle, d'un même élan, construit et déconstruit, sorte de géométrie qui nous habite depuis l'origine du monde. ll apprivoise pour nous l'intériorité de son modèle, la Provence : un chemin qui tourne, une terre pétrie de lumière, le vert cru des arbres, une montagne et un château élevés au rang de mythes. Et ce blanc qu’il laisse parfois paraître sur la toile est celui de l'aquarelliste même lorsqu'il s'agit de peinture à l'huile. S’il évolue vers l’abstraction, s’il annonce les fauves et le cubisme, s’il nous prépare à aimer Braque et Picasso, c’est parce que l'élan de vie, en lui, triomphe des couleurs du silence.