Cézanne ou l'école du regard
Par le gardien le vendredi 4 août 2006, 00:00 - Actumots - Lien permanent

Paul Cézanne. Grand Pin et Terres rouges.
1890-1895. Musée de l'Ermitage (Saint-Pétersbourg).
Il y avait trop de monde, et puis la guide n'aimait pas Cézanne, j'ai fait demi-tour ...
Non ! Je n'allais pas, pour autant, renoncer à voir 87 peintures à l'huile, 29 aquarelles et 2 lithographies de Cézanne, exceptionnellement réunies à Aix-en-Provence en cette année du centenaire de sa mort ... J'ai oublié les aléas de la surmédiatisation, fait demi-tour en moi-même, et cherché, malgré tout, à savoir pourquoi Cézanne est si important aux yeux du monde.
Il ne nous donne pas de
leçon mais nous apprend que la réalité est dans
notre regard. Le cylindre, la sphère et
le cône, les couleurs primaires devenues éléments constructifs du tableau, les
grands cernes autour des objets et des personnages, une tension constante entre
les différentes parties de la toile, tels sont ses douloureux secrets,
lentement arrachés à la nature, au fil des années de labeur obstiné et
bougon. Classique par la
structure, romantique par la transgression, moderne par l'insolence, actuel par
la rupture définitive avec les proportions, Cézanne nous donne l'occasion de
respirer. Nous existons, devant
n'importe laquelle de ses toiles, comme au plus clair de notre
naissance. Il décrit un réel intime
et universel qui se révèle, d'un même élan, construit et
déconstruit, sorte de géométrie qui
nous habite depuis l'origine du monde. ll apprivoise pour nous l'intériorité de
son modèle, la Provence : un chemin qui tourne, une terre pétrie de lumière, le
vert cru des arbres, une montagne et un château élevés au rang de mythes. Et ce
blanc qu’il laisse parfois
paraître sur
la toile est celui de l'aquarelliste même lorsqu'il s'agit de peinture à
l'huile. S’il évolue vers l’abstraction, s’il annonce les fauves et le cubisme,
s’il nous prépare à aimer Braque et Picasso, c’est parce que l'élan de vie, en
lui, triomphe des couleurs du silence.



Commentaires
Superbe plaidoyer pour me faire aller à Aix...
Comment une guide pouvait-elle ne pas aimer Cézanne ?? Merci Garde pour ce compte-rendu subjectif et documenté ! je rappelle l'adresse pour ceux qui comme moi, ne pourront pas aller voir ça : http://www.cezanne-2006.com/cezanne...
J'aime beaucoup cette expression : "la réalité est dans notre regard".
Dernière méditation poétique avant de rendre l'âme en table. Aller de chez moi à Aix en train coûte X. Aller de chez moi à Amsterdam en avion coûte X + 30%, alors que la distance est double. Le train est donc plus cher que l'avion. A Aix, il y a Cézanne. A Amsterdam, Rembrandt van Rijn et Vincent van Gogh. Mais si la rationalité économique devait peser sur ma décision, je ne serais plus digne de soliloquer sur ces pages.
Les impressions du gardien sont belles, et "Cézanne nous donne l'occasion de respirer", j'aime aussi beaucoup cette phrase.
Rabbit, le peintre préféré de Cézanne c'était... Rembrandt. Donc il vaut mieux que tu ailles à Amsterdam au Rijksmuseum voir la Ronde de Nuit. Comme ça tu auras un aperçu sur deux peintres à la fois.
Pour avoir "l'occasion de respirer", si vous passez par Aix-en-Provence, allez donc aussi faire un tour du côté de la fondation Vasarely pour y voir l'observatoire (vue sur la montagne sainte Victoire) conçu par l'architecte japonais Shigeru Ban en hommage à Cézanne ; et de là n'hésitez pas à marcher à petits pas jusqu'au parc du Jas de Bouffan (qui fut la demeure de Cézanne) pour y vivre "Elevazione",une installation de Giuseppe Penone installée là provisoirement, toujours en hommage au post-impressionniste sus-cité.
Après tout, Cézanne et ses contemporains peignaient en plein air ; alors, nous qui sommes moins morts que vifs (et que Cézanne), profitons pleinement de la douceur du climat et de la beauté des paysages de la Provence qui inspira tant d'artistes ! Nous aurons tout l'hiver pour nous enfermer dasn les musées.
Sainte Rita, patronne des causes désespérées. Je ne peux m'empêcher se rapprochement intrépide en évoquant Vasarely. Le père de l'Op-art: au tournant des années 60-70 on ne voyait que ça, partout, ad nauseam. Ensuite, complètement disparu des media et des mémoires; mis à part les rares fois où je passe devant le panneau autoroutier annonçant la fondation, à Aix. Dans un autre genre, Bernard Buffet et Georges Mathieu ont connu la même éclipse. Par contre, le Pop-art se porte très bien sur les marchés.
Cézanne, Van Gogh, Toulouse-Lautrec, Gauguin, tous atypiques, sont pourtant communément étiquetés "post-impressionnistes". Cela n'est pas très grave et n'altère en rien l'originalité de leur démarche.
En ce qui concerne le "Poussin sur nature", et s'il s'agit d'observer si et en quoi la peinture de Cézanne présente quelques caractéristiques issues de l'impressionnisme, j'ai envie d'évoquer le rapport que l'artiste entretient avec l'éphémère. Il suffit de constater la diversité de ses études de la montagne Sainte Victoire pour admettre que Cézanne était particulièrement sensible aux vibrations de la couleur sous l'effet des modulations de la lumière naturelle - ce qui est typiquement une préoccupation impressionniste.
Cézanne observe la lumière qui change, faisant vibrer les couleurs ; Cézanne est conscient que son sujet se transforme devant ses yeux ; Cézanne rêve pourtant de choses plus solides, moins frivoles peut-être qu'"un dimanche après-midi à l'île de la Grande Jatte" ; alors Cézanne construit, parce que l'art est "cosa mentale", et son tableau possède une vie propre, reflet de la construction intellectuelle de l'artiste, qu'il projette sur la toile en reconstruisant son sujet à partir de formes synthétiques, de volumes simples, annonçant en cela les cubistes, qui iront bien plus loin dans la déconstruction / reconstruction mentale, psychanalytique, de l'oeuvre. Les cubistes "casseront" la perspective ; Cézanne, attaché à un certain classicisme, possède sa propre conception du réalisme (les impressionnistes avaient développé la leur) et ouvre la voie d'une nouvelle conception de la perspective, plus mentale que naturaliste. A mon avis, c'est en cela essentiellement que son travail ouvre la voie à la révolution cubiste, et je pense que l'expérience impressionniste "humanise" le travail de Cézanne en lui conférant une plasticité qui peut toucher nos sens lors même que notre intellect ne saisit pas forcément l'intention du peintre.
Belle envolée ...
Un régal pour l'esprit...
voilà, c'est juste un petit mot pour te dire que j'adore te lire ;)
Merci. C'est sympa. Je suis allé sur ton site et j'ai bien ri.
On ressent une telle force vitale dans ce tableau... Ce pin droit comme un "i" et qui rayonne, bien délimité, l'harmonie de la vie épanouie...
Le lendemain de ma visite à l'exposition je suis allé au cimetière remercier Cézanne et je n'ai pas été déçu : quand on se tient au pied de sa tombe, on voit, du même coup d'œil, la Sainte-Victoire.