Voici le secret le mieux caché du monde. Il
paraît que quelque part au bout de notre banquise, il y a une race d’animaux un
peu spéciale. Ils marchent sur leurs pattes arrière, modulent leurs cris grâce
à une infinie variété de phonèmes, selon des règles précises qu’ils appellent
grammaire, ont des activités bizarres, comme par exemple dénaturer le jus de
raisin avant de le boire. Il paraît qu'ensuite ça leur monte à la tête et
qu'ils sont joyeux. Ils se donnent eux-mêmes le nom d’hommes.
Ils ont de bien curieuses pratiques comme la psychologie, le roman, le théâtre,
qui les aident, c'est du moins ce qu'ils prétendent, à comprendre leurs propres
comportements. Ils regroupent leurs tanières à plusieurs étages dans des lieux
appelés villes où ils s'entassent jusqu’à des hauteurs parfois
vertigineuses.
Ils ont des opinions sur tout et une appellation spéciale pour chaque brin
d’herbe, le plus petit insecte, les autres animaux. Nous, par exemple, nous
sommes les ours. Hélas ils tuent certains d'entre nous et même ils nous
dépècent. Chez eux la peau d’ours est un trophée qui a beaucoup de
valeur.
Je sais où l’on peut trouver les hommes. Il y en a un peu sur notre banquise
dans un village - une sorte d’accumulation de baraquements de toutes les
couleurs à l'esthétique plutôt douteuse. Souvenez-vous, l’an dernier j’ai
disparu pendant une semaine. Je les observais de loin, protégé par ma
blancheur. La nuit j’allais leur dérober de la nourriture. J’avais repéré un
marchand de poisson. C’était facile à cause de l’odeur.
Je peux vous dire qu’ils ne sont pas aussi raffinés que nous. Figurez-vous, par
exemple, qu’ils ont des machines dans lesquelles ils s’enferment pour se
déplacer. Il en sort une fumée qui sent mauvais. Je me demande si ce n’est pas
ça qui fait fondre notre banquise.
Ils ont aussi des longs bâtons qu'ils posent horizontalement sur une de leurs
épaules, généralement la droite. S’ils les pointent dans votre direction vous
êtes perdu. Il en sort, avec un grand bruit, une petite boule de métal capable
de vous tuer. Ne vous approchez jamais de leur village sans une très bonne
raison et toujours discrètement.
Si demain matin au réveil vous ne me voyez pas, ne soyez pas inquiets. J'ai
envie de retourner chez les hommes. J’aimerais bien en manger un pour savoir
quel goût ils ont.