Le Garde-mots

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lundi 3 octobre 2011

Le poète et le sacripant

Pendant très longtemps, Madame Rumpelkou eut deux fils, Paul et Paul. Elle leur avait donné le même prénom afin d'être sûre de ne pas se tromper, car sa mémoire lui jouait des tours. Monsieur Rumpelkou avait bien tenté de protester mais, comme il n'était pas leur père, elle avait estimé, une fois pour toutes, qu'elle pouvait se passer de son avis.

Madame Rumpelkou avait mis au monde deux artistes, chacun dans son genre, et qui avaient vécu de leur passion  jusqu'à en perdre la vie. Paul était doux et tendre ; Paul, de son côté, avait un caractère bien trempé et plutôt excessif. « Le poète et le sacripant», comme elle aimait à les appeler. Paul s’était fait remarquer par une scolarité exemplaire alors que Paul avait eut un parcours chaotique, truffé de punitions et de renvois. Paul était jardinier-paysagiste et son frère Paul avait choisi le métier de cascadeur. Ceci ne les empêcha pas de disparaître le même jour, dans des circonstances tout à fait semblables. Par une curieuse coïncidence Paul eut la poitrine transpercée par une fourche sur laquelle il avait trébuché et Paul, à quelques kilomètres de distance, par un sabre de combat. Le double malheur arriva au moment de la floraison des pivoines, dont Paul était un spécialiste reconnu, et pendant le tournage d'un film pour la télévision, dans lequel Paul était gladiateur. Inutile de dire que leur mère fut désespérée et que ses perpétuelles invectives contre monsieur Rumpelkou ne suffirent pas à lui faire oublier ses fils. Il n'y avait que leur prénom qui, par moments, avait du mal à revenir à son esprit.

Cette similitude dans la mort fit beaucoup jaser. Elle était d'autant plus frappante que Paul et Paul ne se ressemblaient pas. Paul avait de longs cheveux blonds, bouclés et soyeux, alors que son frère était chauve. Les traits de l’un étaient plutôt fins, l’autre avait un visage dur et marqué par le temps. Paul avait les yeux bleus, tandis que ceux de Paul étaient couleur noisette. Certes, ils avaient à peu près la même voix mais comme ils n'avaient jamais vécu ensemble, Madame Rumpelkou était la seule à se poser la question. Paul avait 22 ans au moment de la naissance de Paul et ils se connaissaient à peine.

D'habitude, quand je raconte cette histoire, les gens s'imaginent qu'ils étaient jumeaux. Je peux vous assurer du contraire, car je suis leur cousin Paul, né le jour de leur disparition. On dit qu'il y a entre nous un air de famille, mais personne ne sait si je ressemble à Paul ou à Paul, au poète ou au sacripant.

lundi 19 septembre 2011

Péripatétipute

Maman est péripatétipute. C’est notre voisine qui l’a dit à la boulangère. Quand elles m’ont vu elles se sont arrêtées de parler. Je ne se sais pas ce que ça veut dire mais, en tout cas, ça rapporte gros. Elle m’élève bien, m’achète tout ce que je veux. Comme elle me le répète souvent, nous n’avons pas besoin d’un papa à la maison.

À bien y réfléchir, je crois que ça veut dire « espionne ». Elle reçoit tous les jours des messieurs, jamais les mêmes, elle leur parle tout bas et s’enferme avec eux. De temps en temps je l’entends crier. Ensuite les messieurs ressortent en baissant la tête. Elle doit être chef espionne. C’est pourquoi elle les engueule.

La preuve, c’est que quand je lui pose des questions sur son métier elle murmure : « Moins tu en sauras mieux ça vaudra » Le problème c’est que demain, à l’école, la maîtresse va nous faire remplir une fiche sur notre famille. Il y aura entre autres une question sur la profession des parents. Qu’est-ce que je vais bien pouvoir écrire ? Je ne peux pas mettre « péripatétipute », car il ne faut pas que ça se sache. Je n’ai pas envie de voir arriver à la maison des ennemis.

Je vais écrire qu’elle est couturière car il y en a qui remontent leur braguette en sortant de la chambre. Comme ça la maîtresse ne saura pas la vérité. Je ne vais tout de même pas trahir ma maman ?

vendredi 12 novembre 2010

Récréation

C’était un garçon très droit qui ne disait jamais un mot plus haut que l’autre. Comme ça, sans fard, sans raison. On ne pouvait pas imaginer, tant son regard était direct, que cette attitude provenait de son éducation. Sa gentillesse était le témoin de sa nature profonde.  Il ne disait pas de vulgarités car, dans son cerveau, le centre  des injures était atrophié. Une anomalie génétique très rare d’après le médecin de famille.

Dans son enfance on le trouvait attendrissant et lui-même se félicitait de tous les baisers, bons points et bonbons qu’il recevait.

Un jour, vers ses dix ans, un de ses camarades lui donna un méchant coup de poing sur le nez et il saigna abondamment. Tout ce qu’il trouva à dire fut « merci », puis il s’éloigna sans pleurer. Bien entendu, il fut la risée de la classe. Une dizaine de ses copains, au moins, avait assisté à la scène. Ils se firent un plaisir de la raconter encore et encore à qui voulait l'entendre. À force d‘être la risée des enfants de son âge, il finit par comprendre qu’il était différent.

Il ne parla pas de l’incident à la maison. Mais un jour qu’il se trouvait à la pêche avec son grand-père, il eut soudain l’urgence de tout dire. Il raconta son histoire et, à sa grande surprise, son grand-père ne se moqua pas de lui. Il se contenta de lui glisser à mi-voix:

- Quand j’étais petit, j'agissais comme toi… »
- Comme moi ? Je ne suis pas comme les autres ?

Le grand-père avait un air très sérieux. Il ne le regardait pas car il était en train de ferrer un poisson.

- Non. Tu sais ce que ça veut dire « Imbécile » ? « Merde » ? « Va te faire voir » ?
- Mes copains disent des mots comme ça quand ils ne sont pas contents…
- Et toi, tu les répètes ?
- Jamais, je suis toujours content.
- Et tu les comprends ?
- Pas vraiment…
- C’est bien ce que je craignais. Tu as la même maladie que moi…
- Dis-moi, Grand-père… C’est grave ?
- Non. Mais ça empêche de grandir.

Une fois chez lui, le gamin se mit à réfléchir. Il faut que je trouve une injure très méchante, très grave. Je voudrais bien me fâcher avec Julien car il  a copié sur moi. Demain je lui dirai un gros mot et toute la classe le saura. Ils finiront par me laisser tranquille.

Oui, mais comment trouver un gros mot ? Quelque chose de bien sonore et d’inoubliable. Il pensa alors à ses voisins de palier qui se disputaient toutes les nuits. Comme on était en été et qu’il faisait très chaud ils ouvriraient la fenêtre à la nuit tombante et, une fois au lit, commenceraient comme d’habitude à crier très fort. Au lieu de se boucher les oreilles avec les mains pour pouvoir dormir, ce soir, il les ouvrirait très grandes.

Il dut attendre assez longtemps dans le noir avant d’entendre du bruit dans l’appartement d’à-côté. Soudain, peu avant minuit, le concert familier recommença. D’abord des cris de femme, inarticulés, répétés, sans signification, auxquels se mêlaient de temps à autre ceux de l’homme. Puis les mots commencèrent à venir mais il ne les comprenait pas. Il se demandait comment il allait faire pour en attraper quelques uns. De surcroît, il n’était pas sûr de pouvoir les retenir. Il y eut enfin un grognement qu’il avait déjà entendu, sans bien trop savoir de quoi il s’agissait. Quelque chose comme « Vas-y. C’est bon… » Ça lui parut intéressant et il s’endormit en se disant que ses copains allaient enfin l’entendre.

Le lendemain, à la récréation, il alla trouver Julien et lui reprocha d’avoir eu une meilleure note que lui au devoir de mathématiques, alors que d’habitude il collectionnait les zéros. À coup sûr il avait copié sur lui. Julien répliqua par un coup de poing sur son oreille gauche qui déclencha un attroupement.

En colère, pour la première fois de sa vie, et fier de l’être, il répliqua du tac au tac :
- Vas-y. C’est bon…

Alors toute la classe tomba à bras raccourcis sur lui et il ne dut son salut qu’à la sonnerie de la reprise des cours.

lundi 6 septembre 2010

Union libre

Le vertige ignore la juste mesure. Il prend  possession de l'homme, s'évade avec lui vers des vérités impalpables, le conduit sans ménagement aux confins de l'univers. Leur dérive est infinie. Peut-être a-t-il un rythme, un souffle, une musique, une fantaisie perdue dans le cerveau en berne, mais l'homme n'en sait rien car il est incapable d'entendre son propre pas. Le vertige le fait tourner autour d'un axe en perpétuelle mouvement. Il n'a ni le temps - car le temps n'est plus son repère - ni l'audace de se poser des questions. Aucune force, aucun appel de la raison, aucune voix pour crier ou prier. Il ne connaît que le vide et la soumission.

L'homme marche sur la plage à la recherche de sa fiancée. Il titube, comme si le vent se jouait de lui. Les hautes vagues ne lui font pas peur car il ne sait plus qu'elles existent. Il n'y a plus d'oiseau, pas de cris, pas de marée. L'odeur d'iode a disparu. Les couleurs ont rejoint la source de lumière.

Il marche en oubliant qu'il marche. Ses jambes le portent malgré lui vers l'inconnu. Ses paupières se sont envolées. Ses bras ont disparu dans le ciel invisible. Il n'a pas de visage, pas de souvenir, pas de crainte. Il sait seulement qu'une femme l'attend, silencieuse, sans savoir où et quand il sera en sa présence. Il marche en titubant vers un ailleurs où ils ne feront qu'un.

Au bout de la plage, un long fantôme noir flotte dans la tempête. Il s'entrouvre, comme pour l'accueillir. L'homme glisse vers cette forme sans regard et disparaît en poussant un cri. Son corps, son nom, sa pensée s'évanouissent. Il ne saura jamais à qui il appartient. Est-elle sa mère, sa sœur, son épouse, sa fille ? En tout cas, s'il revient à nous, c'est qu'elle aura accouché d'un être de savoir.

lundi 28 juin 2010

Mauvais goût

Voici le secret le mieux caché du monde. Il paraît que quelque part au bout de notre banquise, il y a une race d’animaux un peu spéciale. Ils marchent sur leurs pattes arrière, modulent leurs cris grâce à une infinie variété de phonèmes, selon des règles précises qu’ils appellent grammaire, ont des activités bizarres, comme par exemple dénaturer le jus de raisin avant de le boire. Il paraît qu'ensuite ça leur monte à la tête et qu'ils sont joyeux. Ils se donnent eux-mêmes le nom d’hommes.

Ils ont de bien curieuses pratiques comme la psychologie, le roman, le théâtre, qui les aident, c'est du moins ce qu'ils prétendent, à comprendre leurs propres comportements. Ils regroupent leurs tanières à plusieurs étages dans des lieux appelés villes où ils s'entassent jusqu’à des hauteurs parfois vertigineuses.

Ils ont des opinions sur tout et une appellation spéciale pour chaque brin d’herbe, le plus petit insecte, les autres animaux. Nous, par exemple, nous sommes les ours. Hélas ils tuent certains d'entre nous et même ils nous dépècent. Chez eux la peau d’ours est un trophée qui a beaucoup de valeur.

Je sais où l’on peut trouver les hommes. Il y en a un peu sur notre banquise dans un village - une sorte d’accumulation de baraquements de toutes les couleurs à l'esthétique plutôt  douteuse. Souvenez-vous, l’an dernier j’ai disparu pendant une semaine. Je les observais de loin, protégé par ma blancheur. La nuit j’allais leur dérober de la nourriture. J’avais repéré un marchand de poisson. C’était facile à cause de l’odeur.

Je peux vous dire qu’ils ne sont pas aussi raffinés que nous. Figurez-vous, par exemple, qu’ils ont des machines dans lesquelles ils s’enferment pour se déplacer. Il en sort une fumée qui sent mauvais. Je me demande si ce n’est pas ça qui fait fondre notre banquise.

Ils ont aussi des longs bâtons qu'ils posent horizontalement sur une de leurs épaules, généralement la droite. S’ils les pointent dans votre direction vous êtes perdu. Il en sort, avec un grand bruit, une petite boule de métal capable de vous tuer. Ne vous approchez jamais de leur village sans une très bonne raison et toujours discrètement.

Si demain matin au réveil vous ne me voyez pas, ne soyez pas inquiets. J'ai envie de retourner chez les hommes. J’aimerais bien en manger un pour savoir quel goût ils ont.

lundi 7 juin 2010

Migraine

Ceci est une nouvelle policière. Attention, elle va très vite. Vous ne vous en doutez peut-être pas, mais elle est déjà commencée, et d'ailleurs rien ne prouve que vous existerez encore quand je l'aurai terminée. Quand vous comprendrez il sera trop tard car elle est franchement diabolique.

Vous pensez peut-être que je commets une erreur en mettant en scène mon écriture... Au contraire c’est très exaltant.   Je vous conseille, d'ailleurs, de rester sur vos gardes. Je n'en suis pas à ma première tentative et vous savez  que ma stratégie a toujours réussi. Encore quelques lignes et vous serez hors d'état de nuire.

Vous ne me croyez pas ? Rien d’étonnant car je me contente de répondre à des questions que vous ne vous posez pas. Admettez, au moins, que je suis sincère. L'énigme, si je peux me permettre, n'est pas que vous soyez la victime, c'est la manière dont je vais me débarrasser de vous. Patientez,  l'essentiel est pour bientôt.

Analysons la situation. Nous avons un assassin, moi – une victime, vous. Il ne manque que le mobile et l’arme du crime.

Le mobile, c’est la douleur. Les coups de marteau. Mon cerveau qui tangue. Je souffre  par votre faute et, en même temps, apprenez que je ne peux plus vous souffrir. Heureusement, d'une manière ou d'une autre, vous allez retourner au chaos qui vous a vu naître. Un tour de langue et votre sort sera scellé.

L’arme du crime s’appelle anagramme. Vous allez voir comme elle est efficace - et d'action rapide. Vous figurez dans le titre de cette nouvelle, d’accord, mais apprenez qu'au dernier mot - il est imminent -  je mélangerai les lettres et vous aurez disparu. Pouvez-vous seulement l’imaginer ?

lundi 29 mars 2010

Jargonophasie

Trouble du langage dans lequel certains mots sont remplacés par des phonèmes incompréhensibles. Il se produit une déperdition sémantique qui entraîne des difficultés de communication.
 
Étymologie. De la racine onomatopéique garg- désignant la gorge et les organes voisins, et, par extension, leurs fonctions, et du grec phasis, parole.

Synonymes et mots voisins (passez votre pointeur sur les mots pour obtenir leur définition) : amphigouri, babélisme, babillage, bafouillage, bagou, baragouin, baratin, bavardage, blablabla, boniment, bredouillage, cacographie, caquet, charabia, causette, commérage, délayage, discutaillerie, exubérance, faconde, fatras, fatrasie, forgerie, galimatias, grommelot, ithos, incontinence verbale, jacasserie, jargon, jaserie, logogriphe, logorrhée, loquacité, papotage, parlerie, parlote, pathos, phébus, phraséologie, prolixité, racontage, racontar, radotage, sabir, salmigondis, tachylalie, tachyphémie, verbalisme, verbiage, verbigération, verbosité, volapük, volubilité.

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vendredi 4 septembre 2009

Suivez-moi-jeune-homme

Nom donné familièrement au XIXe siècle à un ruban qui pendait à l’arrière du chapeau, parfois de la robe des femmes, et dont le flottement était supposé attirer le regard des jeunes hommes. Mot invariable.

Sur le plan linguistique, suivez-moi-jeune-homme appartient à une série de mots composés contenant un verbe conjugué. Ils ont une valeur lexicale (une signification propre) et comportent un ou plusieurs traits d’union selon les cas. Certains sont courants, comme aide-mémoire, sèche-cheveux, laisser-aller, d'autres plus rares.

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lundi 12 novembre 2007

La cousinade

Le concubinage et le cocufiage ne diffèrent que sur un point : le nombre des mensonges. L'essentiel, comme le prétend l'usage contemporain, est de couchailler à droite et à gauche sans se soucier de la conjugalité, de s'acoquiner avec les créatures les plus fantasques jusqu'à en être satisfait ou repu. "Viens que je te bouillave", déclare-t-on aujourd'hui, sans autre forme de désir. Selon certaines règles non écrites, le fornicateur doit posséder une aptitude orgasmique à toute épreuve et, quand la conversation s'y prête, affirmer à qui veut l'entendre qu'elle est, chez lui, régulièrement assouvie. À chaque partenaire une nouvelle chatouille, une papouille inédite, une gratouille éprouvée, un trait émoustillant. Il faut, à tout moment, inventer des caresses modulaires. Celui qui se livre sans retenue à la dégustation orgiaque, au coquinage branchouillé, à l'amour souterrain, fait l'admiration de ceux qui se vantent autant que lui. Certains connaisseurs optent pour l'émulation chaotique, d'autres pour des soulignages formels et convenus. Ils sont capables de pratiquer l'urolagnie à droite et le fétichisme à gauche puis de rentrer innocemment chez eux tels des boucaniers en maraude, après avoir écumé les soirées coûteuses et croustillantes des aoûtiens en mal de supplément copulatoire. Sur le chemin du retour, ils affouillent dans le silence ouatiné de leur mémoire les images de dénudation qu'ils ont arrachées à la fournaise libertine. Ils reviennent en toute couardise au logis un instant délaissé avec le sourire épanoui des gargouilles pendant l'orage. Ils préparent en chemin des arguments sans consistance qu'ils débitent d'une voix assourdie, démontrant ainsi qu'ils ne sont pas vraiment passés maîtres dans l'art de la persuasion.

Sans vouloir l'épuration des mœurs, on peut souhaiter une certaine retenue dans la fréquence coïtale. Assortie d'une justification laconique, d'une argumentation assouplie, loin de tout houspillage, elle est parfois propice au dialogue. Il me souvient de la balourdise mêlée de rondeur anomique et de rougeur éclatante dont faisait preuve mon ami Praetorius, ancien professeur des écoles devenu paysan, quand il me parlait de ses aventures extraconjugales. Le bar où nous nous retrouvions avec ponctualité le samedi soir n'était pas assez grand pour contenir ses confidences. Heureusement, il s'engouait au sept ou huitième pastis et rentrait chez lui avant la syncope, en empruntant les chemins cailloutés de l'Ardèche profonde. Il habitait au lieudit l'Abeillou, près du fameux tumulus proto-historique. Sa compagne était une majorquine à l'accent rocailleux, au regard traînant, qu'il trompait "à la royale et pour de bonnes raisons", selon son expression favorite. Sa vie de couple continuait malgré tout, entretenue par une jalousie réciproque et des échanges sporadiques. D'une voix soupirante Joaquine insultait Praetorius quand il rentrait à la maison un peu tard, ce qui lui permettait de se soustraire à des ébats approximatifs. Il rétorquait qu'elle était froide, se mettait à vasouiller une quelconque grivoiserie de bas niveau puis tombait dans un sommeil réparateur et souverain qui lui permettrait, le lendemain, de nouvelles escapades.

Les travaux des champs drainaient le plus clair de leur énergie. La gaudriole buissonnante, dans le couple, c'était l'instant organique, imprévisible, qui surgissait de l'ombre comme un animal traqué. On aurait dit des enfants en vadrouille ou des humanoïdes à la recherche de leur propre vérité. On les entendait parfois gazouiller dans la houssaie et le ciel se réjouissait de cette entente stochastique. L'amour venait de surcroît, au hasard des réconciliations, puis il s'émoussait sans laisser de souvenir. Ils se foutaient de tout sauf de leurs querelles et de leur récolte de blé.

Leur maison était des plus curieuses. Elle avait la forme d'un bateau renversé, comme si un voilier des mers australes était venu finir sa houaiche près de la rouvraie et se retourner pour toujours au mouillage, en attendant la venue d'un matelot qui la touerait en direction du large. L'arrière était arrondi et l'avant pointu comme un coupeur de vent avant la tempête. II n'y avait pas de gouvernail, et c'est ce qui, par une symbolique chère à Praetorius, expliquait les hauts et les bas de ce couple finalement plus solide qu'il n'y paraissait.

Joaquine n'avait plus ses menstruations depuis la dernière éclipse de lune. Peut-être même ne s'était-elle jamais aperçue, dans sa jeunesse, qu'elle aurait pu devenir mère. Tout ce qu'elle savait c'était que la roublardise de Praetorius était aussi démesurée que le nombre de ses maîtresses. Elle avait décidé une fois pour toutes qu'elle se vouerait aux soins du ménage et qu'elle ne bougerait pas le moindre sourcil quand il rentrerait tard en état de sustentation plus qu'improbable. Il roulerait sous la table sans recevoir le moindre secours. Elle vivait son quotidien d'intouchable sans jamais poser de questions. Elle menait les vaches à l'abreuvoir, éboutait les branches de pin maritime pour en faire des palissades, entourait les fleurs de son jardin de soins attentifs – surtout les pulmonaires qu'elle affectionnait particulièrement – et préparait la tambouille aussi bien qu'elle le pouvait en attendant le retour de Praetorius. Sa cuisine était bourrative mais saine. Ses plats de bataille se révélaient plutôt euphorisants : agneau à la sauce farigoule, favouilles saisies dans l'huile bouillante, dindonneau farci à la Lourdaise, andouille de Touraine, cagouilles sautées, artichauts en barigoule, langoustines en colère, panouilles grillées, nougatine à l'orange. Elle n'aimait pas spécialement ces plats d'une grande valeur calorique mais elle trouvait que leurs couleurs riches et variées donnaient à sa maison un air de fête. Quand elle devenait nostalgique elle pleurait un bon coup dans sa souillarde et retournait au travail le cœur libéré. Elle savait qu'elle courberait toujours l’échine pour mieux rebondir. Elle moulerait ses gâteaux, rentrerait les foins, bouserait l’étable, en même temps qu'elle louerait la providence pour sa générosité. Comme presque tous les soirs elle souperait sans son mari en regardant obstinément sa toile cirée, et c'était bien comme ça qu'elle entendait finir sa vie. Il n'était pas question de forcer sur l'acide ascorbique pour combattre au petit matin la fatigue d’une nuit d’amour. Elle s'écroulait toujours de sommeil avant qu’une exigence particulière ne fut émise. C'était une technique comme une autre qui lui permettait d'oublier ses tracas journaliers.

Quand Praetorius était un peu trop entreprenant elle déjouait avec un plaisir inavoué sa stratégie amoureuse. Elle glissait dans sa nourriture un peu d'écorce de bourdaine et attendait, dans le silence de la nuit, le bruit des flatuosités qu'il ne tardait pas à émettre en dormant. Il se réveillait en colère, se ruait aux cagouinces, comme il disait, en bredouillant quelque grossièreté malsonnante lorsqu'il heurtait dans le noir l'andouiller accroché au mur. Joaquine savourait en secret le fait qu'il eût succombé au péché de gourmandise. Elle se laissait traiter de sagouine avec un rien de jouissance et une bonne dose d'exultation. Elle étouffait parfois un rire du plat de sa main. De son côté il n'était pas dupe de la manœuvre. Il savait très bien à qui il devait cette mauvaise surprise. En tout cas il la laissait tranquille cette nuit là et, pendant les quelques jours qui suivaient, il restait à la maison sans penser à courir la prétentaine. Elle rejouait au petit jour son rôle de conjointe collaboratrice rurale en faisant mine de ne s'être aperçue de rien. Il ne se douterait jamais de la ruse, du moins en était-elle convaincue. Son affection pour Praetorius s'éboulait régulièrement mais elle savait où était son intérêt et gardait toujours assez de sang froid pour se donner, à ses propres yeux, des attitudes de femme fidèle et attentionnée.

Vint le jour où ils organisèrent une cousinade. Cet événement fut une réussite sur le plan de la participation et de l'animation mais leur couple n'y résista pas. Praetorius était le descendant d'une famille très nombreuse qu'il faisait remonter à son arrière-grand-père Laurentino. C'est lui qui avait construit la maison de ses propres mains. Venu en sabots de Roumanie, il s'était engagé dans la marine comme chaloupier puis avait été douanier du côté de Trinidad-et-Tobago. Il avait gardé de sa jeunesse aventureuse l'envie de repartir un jour mais il n'avait jamais réussi à se décider. C'est peut-être pourquoi ses nombreux enfants avaient essaimé à travers le monde. Bref, pour leur cousinade, Praetorius et Joaquine accueillirent 407 personnes qui avaient entendu parler les unes des autres sans vraiment se connaître. Il en était venu de partout : de Salonique, de Slovaquie, du Mozambique, des Malouines, d'Arabie saoudite, d'Afrique subtropicale, de Mandchourie et même de Ouistreham. Cette fête drolatique et grouillante permit de réunir un avionneur, deux aumôniers, un ancien joueur de saxo à la babouine pendante, le président de la Ligue des contribuables, un chiropracteur pour animaux de compagnie installé rue des Saussaies, un arsouille en rupture de ban, un candidat à la députation qui soutenait la cause des comiques repentis, une journaliste très polie, un professeur de botanique spécialiste des scrofulaires aquicoles, un ancien moutardier de réputation internationale, un manouvrier qui énouait les tissus les plus rebelles avec un air d'artisan satisfait, une douzaine de jeunes auboises qu'on pouvait voir glandouiller au soleil comme si elles attendaient la morsure des ultraviolets, un fouacier aux mensurations impressionnantes, une maquignonne amoureuse de ses chevaux, un marchand de mosaïque, un cambrioleur romantique admirateur de Bakounine, un couple d'anciens poujadistes en patrouille, un fabricant d'embauchoirs et de soliveaux, un compositeur de musique rhapsodique, un étudiant en économie portuaire, un champion de moulinage artistique, un médecin spécialiste de l'uropathie rétrograde et même un tonton iacoute qui avait servi dans le corps consulaire de son pays avant de lancer une affaire de publipostage. Ce petit monde renouait avec le réseau de la mémoire et s'amusait à saucissonner en chœur pour le plaisir d'avoir des nouvelles fraîches de la diaspora familiale.

Des petits groupes se formaient. On sortait les organiseurs pour échanger des adresses. Ceux de Sartrouville fraternisaient avec les cousins de Rambouillet. Une algonquine et une jeune audoise cherchaient à savoir par quel lien introuvable elles appartenaient à cette famille Fenouillard du silo à blé. Un fauconnier grassouillet, originaire de Forcalquier, s'amusait, avec son laguiole au guillochage festonné, à sculpter la maison de Praetorius dans un bouchon de champagne. Il en profita pour annoncer à la cantonade qu’il épousait une gentille fille la semaine suivante et qu'il y aurait une oursinade monstre.

C'est alors que Praetorius, d'après ce qu'il m'a raconté, donna à la fête un tour imprévu. Il avait repéré, dans la foule des invités, une petite cousine assez plaisante quoiqu'un peu trouillarde. Il voulut faire le joli cœur et peut-être plus si les circonstances se montraient favorables mais au moment où il allait lui adresser la parole il glissa lourdement dans la gadouille. Lui qui cherchait des mots grandiloquents, des tournures susceptibles d'impressionner la jeune fille, ne trouva que des expressions argotiques, à la limite du communicable, pour exprimer sa peur et son dépit. Il lâcha, en même temps une éructation, des sonorités habituellement réservées à l'intimité du pantalon, et quelques phrases qu’il serait malséant de cautionner. Pour finir il s'évanouit, et les cousins les plus proches crurent qu'il allait mourir. Mais il en fallait plus pour abattre ce vieux dinosaure à la gouaille bien établie. Quand il ouvrit les yeux, pris d'une loquacité soudaine, il fut encore plus prolixe que d'habitude :
- Nom d'un petit bonhomme à roulettes. Qui est-ce qui a mis de la boue par ici ? Au lieu de me regarder comme des ouarines au fond de la jungle brésilienne, vous feriez mieux de m'aider. Y'aurait pas un parfumeur anosmique pour me tirer de là ? Vous êtes en état d'aboulie, ou quoi ?
L'oncle Jacques, le fabricant de calorifuges, se précipita.
- Non pas toi, t'as trop bu, protesta Praetorius.
Jacques, son frère bien aimé, de quatre ans son cadet, celui à qui il passait tout depuis l’enfance, même les méchancetés les plus abouties, le collectionneur de baïoques, l'éblouissant roi de la farfouille, le pourfendeur de l'obscurantisme des banlieues, le champion de l'ordinateur conceptuel… Si ce frère chéri ne trouvait pas grâce à ses yeux, il y avait du mouron à se faire et pas seulement pour les petits oiseaux.
Praetorius, en état de rubéfaction avancée, s'embouait en proférant des menaces susceptibles de semer la perturbation parmi les invités :
- Vous êtes tous des adeptes de l'attention roupillante, des fanatiques de la pensée coulissante, des empêchés du secours cathodique, des oligarques déjantés, des Jacouille la fripouille du génie familial. Je veux que vous avouiez une chose, bande d'échappés de crématorium, de condamnés à la putréfaction éternelle... Vous êtes venus pour parler des ancêtres prostatiques ou mâchouiller de la charcuterie en attendant mon inhumation ? Au lieu de me regarder tels des gougnafiers aux yeux globulaires, vous feriez mieux de m'aider à sortir de mon jus. Attendez que j'y arrive. Je vous boulerai la cage thoracique et autre cibles émouvantes. J’ai tout ce qu’il faut dans mon cartouchier. Promis, je ne vous louperai pas. Si nécessaire, je vous couperai le panache érectile, je vous foulerai au pied comme des envoyés du diable, je vous écraserai comme des bigorneaux sudoripares et je vous achèverai à l'ébauchoir. Rassurez-vous, votre cérémonie mortuaire vaudra le déplacement. Je ferai de vous des reliques de luxe et je vous rangerai par ordre de taille dans mon ossuaire privé. Je serai votre Raspoutine, celui pour qui les jours raccourcissent plus vite que vos nuits. Vous ne le savez peut-être pas mais c'est chez moi que les rats viennent se fournir en reconstituants humains. L'exhumation sera sanglante. Vous voulez un sous-titrage ou vous me croyez sur parole ? En tout cas partez avant que je ne craque, c'est tout ce que je vous demande...

À chaque invective le silence devenait plus solide. Il ajouta, en proie à une insurmontable colère, avec des efforts improductifs pour se relever et en cherchant du regard les éventuels contradicteurs :

- Vous n'allez pas vous en tirer comme ça. Je vous promets du sport, de la manutention de neveux à coup de pieds bien centrés, des tuméfactions aux endroits les plus délicats. Vous avez les portugaises ensablées, ou quoi ? Dès que je serai debout je jouerai à vous fouailler la bedaine. Je vous dorloterai au gaz carbonique. Je vous saoulerai d'insanités gauloises, je vous bouterai le cervelet hors du crâne et j'y goûterai avec joie, je vous nouerai l'aiguillette, je vous couderai le bec hurleur, je vous coulerai du plomb dans l'outillage parodique.

Tout le monde comprit qu'il avait forcé sur le vin à l'orange, le chardonnay, le bordeaux, le cognac et peut-être même la liqueur de pêche.

Un asticoteur saoudien fit une déclaration tonitruante. Le maître des lieux avait, disait-il, un débit de curé invocateur qui retrouve ses ouailles au beau milieu du purgatoire et les met au défi de réciter des versets coraniques. Il devrait renoncer à enseigner la parousie et la morale absolutive. Praetorius ne pouvait s'empêcher de jurer comme un camionneur pris de somnambulisme sur le pont du Bosphore. Il s'enrouait pour un rien et, à cause de sa voix couinante, ne parvenait plus à dominer la situation. Il secouait ses bras et ses jambes en un effort si désespéré qu'il finit par s'épuiser. Il échouait à reprendre ses esprits et l'attention générale se détournait de lui. Personne ne se dévouait pour l'aider. Il s'ébrouait avec de larges moulinets. Bientôt il s'embrouilla dans ses invectives et décida enfin de réagir.

Quand il put reconquérir la station verticale, c'était trop tard. Les 407 invités de cette partie de campagne atypique étaient en liesse. Une vague de rires contaminait les groupes au fur et à mesure que Praetorius évoluait dans le pré d'un pas très approximatif. Soudain il s'accrocha à un arbousier en insultant les cousins d'Armorique, se mit à bafouiller en traitant d'agnostiques celles et ceux qui se moquaient de lui puis, dans une attitude alourdie par le poids des ans, il fit mine de frotter ses vêtements imprégnés de boue. On aurait dit qu’il écobuait la planète à la recherche de l'engrais magique.

Joaquine contemplait d'un œil éteint la foule de ces inconnus plus ou moins parents entre eux qui riaient en regardant le vieux fou se dandiner avec l'embarras d'un pantin de foire. Il bouelait, comme disait une vaudoise, "... tel un carillonneur catholique avant le jugement dernier", sans avoir l'air de se soucier du qu'en-dira-t-on. La famille faisait maintenant un cercle autour de lui en se rapprochant dangereusement.

Tout rentra dans l'ordre quand un enfant de dix ans prononça cette phrase définitive et, somme toute, pleine de bon sens :
- Arrêtez de vous moquer de lui. C'est un être humain.

L'agitation narquoise s'apaisa avec la disparition du soleil. On commençait à plier bagage, en rentrant la tête dans les épaules. Certains se demandaient ce qu'ils faisaient dans cette Ardèche profonde où l'on pouvait être le témoin oculaire de drames si inattendus qu'un incident banal pouvait se transformer en spectacle réjouissant.

Une petite vieille rabougrie partit en pleurant. Nicolas Boileau, le roi de la magouille, un escroc international dont l'autorité était reconnue dans son domaine de prédilection, le trafic de diamants chromatiques, sonna l'heure de la retraite. Il ne volait jamais les pierres transparentes, dont il trouvait l'éclat un peu trop proche de la perfection. C'était pour lui comme un code d'honneur. Il préférait les diamants bleus, jaunes ou noirs, qu'il écoulait avec délectation auprès d'amateurs peu scrupuleux. Il leur donnait des noms bien à lui : Odalisque du mensonge, Violateur des consciences adoucies, Moineau voltaïque, pour ne citer que les trouvailles les plus imagées. Il ne jurait que par Cézanne, le chantre de la peinture couillarde, dont il s’inspirait pour ses compositions. Il avait été orpailleur dans le Yukon et depuis il œuvrait à sa manière pour l'éducation gemmologique des riches veuves susceptibles de liquider leur douaire à son profit sans devoir recourir à la régulation juratoire. Il rembourrait ses poches avec les dollars qu'elles lui octroyaient moyennant quelques pièces rares de sa collection et un peu de tendresse quand elles insistaient. Il leur parlait sans détour, comme un champion de poulailler qui couverait un gros collier d’ambre. Il avait eu quelque succès, dans l'après-midi, en se ventant de ses exploits et de ses dépenses somptuaires auprès d'une ancienne courtisane née sous les caroubiers de la Grande Canarie. Il dénouait ses chaussures à la poulaine en lui chantant un air de haute-contre. C'est ensemble qu'ils firent leur sortie dans un style ébouriffant, qui mêlait, en un déhanché harmonieux, la danse conjuratrice des indiens séminoles et le prosaïque pas de deux que les clowns empruntent au défilé militaire.

Le célèbre philosophe Prosper Roumanille, l'inoubliable auteur de "Scholastique de la récusation discourante" et de "Exhaustion de l'Ougartien consubstantiel", celui qu'on surnomme "le Nicomaque des temps dogmatiques", tenta en vain d'endiguer le mouvement, en se donnant des airs de rabibocheur en mission. Il hésitait entre le vocabulaire socratique et un saupoudrage quotientant en bonne et due forme. Finalement il se risqua à lâcher une simple copulative :
- En ma qualité de …
Dès les premiers mots quelqu’un le traita de raisonneur et il s’arrêta en pleine spéculation maçonnique, se doutant bien que, s’il insistait, la partie deviendrait injouable.

Le suivant à quitter les lieux fut un homme étrange qui prétendait, à la stupéfaction générale, être né le premier jour de l'humanité et qui pratiquait le principe de précaution en vivant nu. Il s'appelait Ourasie et arborait sur son visage mal rasé un poireau du plus bel effet. En revanche il ne sortait jamais de chez lui sans son formulaire portatif où les impressions harmoniques, supputations alogiques, opérations commutatives et autres citations aporiques se mêlaient aux projets de métempsychose et de chirurgie karmique. Il écrivait sous le boisseau des poèmes étourdissants, sans aucune expurgation, dans lesquels il vantait les mérites de la musique psalmodique. À n'en pas douter il était né dans un pandémonium libéral dont il avait gardé un tatouage en forme de croix ansée sur le bras gauche. Son passe-temps était la photographie au polariseur numérique. Il avait également écrit un très populaire traité sur la dépuration des dartreux et un autre, moins connu, sur l'ourdissage des fauteuils Louis XV et la manière dont il les étoupait. Les rires fusèrent quand il s'enfuit par la coudraie, en volant le fluviographe d'un ingénieur nommé Eupalinos. Celui-ci avait beau hurler à la forfaiture, rien n'y faisait. Comme on avait diagnostiqué chez lui une insuffisance aortique il mourut sur place en criant qu'il n'avait pas payé sa dernière note de gaz.

Cette péripétie fut suivie d'un silence monastique mais le répit ne dura qu'un instant. Bientôt la panique s'empara de ce petit monde outrancier. On vit des dames de bienfaisance s'échapper à la marsouine avec beaucoup d'agilité, des minettes souriantes rajuster leurs oripeaux en sortant de la boulaie, et même un oncle d'Ouzbékistan réclamer un billet de train pour la banquise. Il évoquait, dans l'indifférence générale, le bon vieux temps de la chasse à l’ours.

Praetorius, que tout le monde avait oublié mais qui n'était pas mort pour autant, reprit ses invectives. Il avait tellement bu qu'il se mit à parler comme un professeur d'Université. Il en était, en pleine surexcitation, à prêcher la guerre atomique et à prétendre en être le chef :

- Assujettissons la terre entière. Poursuivons le massacre jusqu'à la rendre azoïque et victorieuse. Le baroquisme ne triomphera pas, malgré son âge canonique. Il ne tutoiera pas les étoiles aux quatre coins du zodiaque avant longtemps. Achevons le brouillage spirituel, l'aquosité de la parole. Répandons sur le désert de la pensée une pluie mouillante et splendide.

L'heure était à la débandade. Chacun partait sans dire au revoir aux autres. Mon ami Praetorius me rejoignit au bar à la nuit tombée. Il me fit l'autopsie de cette journée inattendue en riant et en pleurant à la fois. Il ébouait avec rage l'extrémité ongulaire de ses doigts et je commençai à avoir pitié de lui. Comme je lui demandais des nouvelles de Joaquine il finit par m'avouer en gémissant qu'il avait tout inventé à cause de la patience avec laquelle j'écoutais ses histoires et qu'il était orphelin et célibataire.

Le rire est contagieux mais les pleurs sont insupportables, surtout celles des autres. Je prêtai une oreille distraite aux derniers mots de son histoire en me promettant de ne pas recommencer. Plus jamais je ne mettrais de pilule douteuse dans son pastis. La prochaine fois que je le retrouverai au café de la Barbouille je bourrerai ma pipe en silence et je regarderai la cime du séquoïa géant dans le jardin d'en face en prenant bien garde de ne pas demander des nouvelles de ses 407 cousins.

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vendredi 9 novembre 2007

Ceci n'est pas un concours

Ceci n'est pas un concours mais un défi

Vous allez lire ci-dessous le début d'une nouvelle. La suite est prête mais je ne la publierai que lorsque quelqu'un aura trouvé sa particularité. Il suffit d'un seul commentaire donnant la solution pour que je l'affiche. Si personne ne trouve je garderai ma nouvelle sur mon disque dur. Vous le découvrez : le défi est vis-à-vis de moi-même car j'ai envie de publier ce travail. En même temps je ne suis pas mon propre héautontimorouménos : j'afficherai chaque jour, si nécessaire, un indice pour vous faciliter la tâche. Du moins tant que j'en aurai, mais je ne donnerai pas la solution directement, c'est juré.

En fait, tout ça c'est plus amusant que risqué car Joël va certainement trouver dès qu'il passera par le Garde-mots. La dernière fois, à l'occasion de mon billet Catastrophe, c'est lui qui a donné la solution de l'énigme littéraire.

Journal de bord

Dimanche 11 novembre, 22 h 30 : dans le texte qui suit vous avez la solution 38 fois sous les yeux.
Dimanche 11 novembre, 22 h 57 : l'énigme a été très vite découverte par M. Il s'agissait de remarquer que la nouvelle contient des mots (y compris le titre) comportant chacun les 5 voyelles aeiou.

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