LA DIALECTIQUE DU CON ET DU LARRON

À propos d’une affaire qui commence à défrayer la chronique et n’a sans doute pas fini de l'effrayer, le scandale de la Société Générale, étudions un exemple de dialectique au sens hégélien du terme.

Thèse. La version cons : ils ne savaient pas. Jérôme Kerviel, 31 ans, a lancé pendant un an des opérations boursières d’une grande envergure sur les places européennes sans en référer à ses supérieurs hiérarchiques, c’est du moins la position officielle. Il a pris une suite de risques à 40 milliards d’euros mais, heureusement, les pertes réelles se sont limitées à 4, 9 milliards. La banque qui l’employait est poursuivie (et rattrappée) par la "malchance", selon le terme choisi par son PDG pour qualifier la plus grosse escroquerie bancaire de tous les temps. Elle est l’innocente victime d’un courtier surpuissant, intelligent au-delà de toute limite, malfaisant et cynique. Elle s’est laissé berner par négligence et en toute bonne foi depuis février 2007, date des premières prises de position litigieuses, jusqu’à vendredi dernier où elle a découvert le pot-aux-roses et décidé de réagir. Quand Kerviel passait un ordre d'achat il le masquait à l’aide d’un ordre fictif de même importance en sens contraire. La banque, dans sa logique binaire, sa confiance en béton armé, son innocence native ne voyait rien car le solde des deux opérations était égal à zéro. Qui plus est, pour masquer ses agissements, le garçon doré anticipait grâce à une connaissance poussée et diplômée de l'informatique bancaire. Il a pu, en toute quiétude, naviguer à l’aise et  tenter de "se refaire", à chaque fois qu'il était sur des positions perdantes, en passant des ordres de plus en plus gros. Au moment où son acheteur aurait pu alerter la banque, il effaçait son ordre précédent et le remplaçait par un autre.

Antithèse. La version larrons : ils savaient. Les gens sensés ne croient pas en cette version complaisamment répandue. L’opinion, en tout cas en France, est convaincue que la banque ne pouvait pas ne pas savoir. Comment admettre qu'elle n'ait pas fait subir aux pratiques de son agent les contrôles systématiques effectués habituellement (sur cinq niveaux) dans ce genre d’opération ? Elle savait ce qui se passait puisqu'à un moment ou un autre elle a sans doute versé comptant aux vendeurs une partie (1 %, soit 500 millions d'euros) des sommes dues, comme il est d'usage. On peut se demander si elle n'a pas été tentée d'organiser une manipulation destinée à masquer des imprudences (euphémisme) et des pertes. En tout cas, entre la première alerte le 18 janvier 2008 et le dépôt de plainte le 24, la divulgation (au gouvernement français le 23, à la presse le 24) elle a vendu tout ce qui était encore en état d'apesanteur mais palpable... L’affaire ne serait-elle pas l’arbre qu’on a fait pousser pour cacher la forêt des crédits immobiliers américains en déroute ?

Synthèse. La version dindons : nous y laissons des plumes. Dans les deux cas nous sommes face à des professionnels incompétents, voire dangereux. Que leurs agissements aient été intentionnels ou non, il en coûte à l'État plus de 2 milliards d’euros de manque à gagner. Nous sommes les dindons de la farce, mais rassurez-vous, la banque s’en sortira très bien, d’autant plus que ce n’est pas la première fois qu'elle est sous le feu des média.

[Ce billet a été publié avant les décisions judiciaires concernant cette affaire.
Il ne sera pas modifié mais pourra faire l'objet de commentaires additionnels
de la part du gardien si le besoin s'en fait sentir.]