Jean-Jacques Rousseau et le balustre d‘or

Jean-Jacques Rousseau (1712-1778), né à Genève, perdit sa mère dix jours après sa naissance (« Ma naissance fut le premier de mes malheurs », Les Confessions, Livre I). Il fut abandonné par son père à l'âge de 10 ans, élevé ensuite par un oncle et une tante,  puis mis en pension chez le pasteur Lambercier à Bossey (Savoie) de 1722 à 1724. Gabrielle, la sœur du pasteur, lui donne le goût de la fessée et il le gardera toute sa vie. Il entre ensuite en apprentissage à Genève chez un greffier puis chez un graveur. Un soir après une partie de campagne il rentre trop tard et les portes de la ville de Genève sont fermées. Il se réfugie chez Benoît de Pontverre, le curé du village de Confignon (alors en France, actuellement en Suisse), qui l’envoie dès le lendemain à madame de Warens pour qu’elle le convertisse.

Née en Suisse, à Vevey, protestante ayant abjuré, à moitié divorcée de monsieur de Warens (à l’époque on prononçait « Oiran ») du côté protestant et évidemment pas du côté catholique, François-Louise de la Tour, baronne de Warens (1699-1762) était missionnée par l’Église pour répandre la foi catholique. De 13 ans son aînée, elle allait devenir à la fois la mère de substitution, la tutrice et l’initiatrice de Jean-Jacques. Toute leur vie ils s’appelleront « Maman » et « Petit ».

Quand il est recueilli à Annecy le 21 mars 1728 par madame de Warens Jean-Jacques Rousseau, 16 ans, est sans ressources. Il est d’emblée subjugué et il gardera toute sa vie la nostalgie de cette rencontre. Dans Les Confessions il émet d’ailleurs le vœu qu'un balustre d'or en marque le souvenir : « Que ne puis-je entourer d'un balustre d'or cette heureuse place ! Que n'y puis-je attirer les hommages de toute la terre ! Quiconque aime à honorer les monuments du salut des hommes n'en devrait approcher qu'à genoux. » (Les Confessions, Livre II).

C’est pourquoi pour le deuxième centenaire de l’événement et le 150e anniversaire de la mort de Jean-Jacques (21 et 22 juillet 1928) un tel monument fut érigé par souscription à quelques pas du lieu de la rencontre, dans la cour du Conservatoire de musique, au numéro 10 de l’actuelle rue Jean-Jacques Rousseau. L’initiative en revient au peintre-graveur André-Charles Coppier (1866-1948). Le monument comporte un bassin semi-circulaire creusé dans une niche et surmonté d’une reproduction du buste de Jean-Jacques par Houdon. La margelle porte l'inscription  « Au matin de Pâques fleuries [le dimanche des Rameaux] de 1728, Jean-Jacques Rousseau rencontrait ici madame de Warens ». L’accès au bassin est protégé  par un bel ouvrage, le fameux balustre d’or, fait de cœurs entrelacés et parsemé de pervenches.

Annecy-Le balustre d'or


Ces petites fleurs rappellent un épisode marquant de la vie de Rousseau. En 1735 ils sont en route pour leur premier séjour aux Charmettes. « Maman » aperçoit une pervenche. C’est la première que Jean-Jacques voit. En 1764, en herborisant en Suisse, à Cressier, avec un ami il redécouvre la même petite fleur bleue. Le voici transporté des années en arrière, au temps heureux des Charmettes. La pervenche de Rousseau est presque aussi célèbre que la madeleine de Proust : « Le premier jour que nous allâmes coucher aux Charmettes, Maman était en chaise à porteur et je la suivais à pied. Le chemin monte : elle était assez pesante, et craignant de trop fatiguer ses porteurs, elle voulut descendre à peu près à moitié de chemin pour faire le reste à pied. En marchant, elle vit quelque chose de bleu dans la haie, et me dit : 'Voilà de la pervenche, je ne me baisserai pas pour l'examiner et j'ai la vue trop courte pour distinguer à terre les plantes de ma hauteur'. Je jetais seulement en passant un coup d'œil sur celle-là, et près de trente ans se sont passés sans que j'ai revu de la pervenche ou que j'y ai fait attention. » (Les Confessions, Livre VI).

Ceci est le deuxième d'une série de 16 billets à paraître dans Le Garde-mots en cette année du tricentenaire de la naissance de Jean-Jacques Rousseau (1712-1778). Voir aussi Hétérobiographie.]