Derniers Fragments
Voici un livre tout aussi fascinant que Mars de Fritz Zorn, mais dont l'écriture, généreuse et limpide, se situe aux antipodes. Christiane Singer est décédée cette année d'un cancer à l'âge de 64 ans. De sensibilité chrétienne, imprégnée de philosophie orientale (bouddhisme, hindouisme, soufisme) et de traditions hébraïques, elle a écrit de nombreux romans et essais d'une grande qualité littéraire, dont La Mort viennoise (1978), Histoire d’âme (1988, prix Albert Camus), Rastenberg (1996), Éloge du mariage de l'engagement et autres folies (2000), Où cours-tu ? Ne sais-tu pas que le ciel est en toi ? (2001), Seul ce qui brûle (2006). Née à Marseille de parents austro-hongrois, elle vivait au château médiéval Rastenberg, en Autriche.

Son dernier ouvrage Derniers fragments d'un long voyage est une chronique inspirée dans laquelle elle consigne sa fin de vie. Le 1er septembre 2006, un jeune médecin lui annonce qu'elle a, au plus, six mois devant elle. Tout au long de son séjour dans une unité de soins palliatifs de Vienne, elle confie à la page blanche, bien plus que ses monstrueuses douleurs, la manière dont elle les surmonte par ce qu'elle appelle un "travail de grâce". Le 1er mars 2007, soit six mois jour pour jour après le verdict du médecin, elle referme son journal. Elle survivra un mois à sa dernière phrase mais ne la verra pas dans sa forme imprimée.

Christiane Singer le reconnaît elle-même, elle a une "foi démesurée". Projections, voyages astraux, extases et même une vision du Christ, apparu pendant qu'un prêtre lui donne la communion, transcendent sa passion : en dépit de sa souffrance elle poursuit jusqu'à la compassion et à l'amour universel le travail de vie qu'elle a toujours accompli. Elle n'écrit pas seulement pour espérer, comprendre et se souvenir mais également pour donner au lecteur ce qu'elle reçoit à travers son tourment. Intentionnellement ou non, cette autoscopie terminale, mystique, sincère, communicative, nous met dans un état où la mort n'est plus qu'un symbole à déchiffrer et à repenser. Aboutissement de toute une œuvre et de toute une vie, ces Derniers fragments d'un long voyage dérangent, certes, mais c'est pour nous mettre face à notre propre vérité.